Pages menu de navigation

Site officiel de l'auteur érotique : Octavie Delvaux

Les malheurs de Sophie, entre perversion et réalisme

Voici que je m’embarque dans un billet un peu étrange qui ne sera ni tout à fait une critique de film, ni un essai psychanalytique, ni un commentaire de texte, ni un récit nostalgique. Je suppose que ce sera un peu de tout cela à la fois. Ce week-end, suite à une ré immersion dans l’univers de la Comtesse de Ségur, j’ai lu, réfléchi et découvert des aspects de son œuvre et de sa vie que j’ignorais jusqu’alors et qui m’ont laissée pensive, presque gênée, vaguement triste. J’ai regardé cet univers, qui autrefois m’avait portée et envoutée, d’un autre œil, et j’avais envie de partager mon ressenti avec vous, lecteurs.

Je crois avoir déjà fait part, sur ce blog et ailleurs, de l’attrait ambigu qu’avait eu sur moi les récits particuliers de la Comtesse de Ségur. Je ne suis pas la seule dans ce cas : combien d’autres voix adultes se sont élevées depuis pour faire le même aveu ? Dans son œuvre, la Comtesse a fourni, sans doute bien malgré elle, une matière érotique féroce, qui parle aux enfants comme le serpent du livre de la jungle : en les hypnotisant avant de resserrer son étreinte autour d’eux, laquelle étreinte ne les quittera jamais vraiment. les_bonheurs_de_sophie

C’est mon cas, et puisque c’est celui que je connais le mieux, laissez-moi vous en dire davantage. Les malheurs de Sophie, Les petites filles modèles, Les vacances, Le bon petit diable, furent autant de livres qu’enfant,  j’ai lus et relus au point d’en user les pages et les jolies couvertures cartonnées. Si la lectrice en herbe aimait découvrir les mille et une frasques des enfants mis en scène par l’auteure, la qualité romanesque des ouvrages n’était pas seule en cause dans la fascination qu’exerçaient sur moi les saynètes de la Comtesse. La composante sadomasochiste inhérente à l’œuvre de la vénérable aristocrate, reconnue et disséquée depuis par tous les érudits qui se sont penchés sur la question, était sans nul doute à l’origine de mon goût démesuré pour ces textes. À l’instar du marquis de Sade, la Comtesse de Ségur trône au panthéon des auteurs qui ont su donner à la douleur et à l’humiliation des lettres de « licence ». J’en avais d’ailleurs une parfaite conscience puisque c’était avec un mélange d’excitation et de honte que je relisais sans cesse les mêmes passages : ceux où il était question de châtiments corporels et autres punitions sadiques. De surcroît, de tous les livres de la Comtesse de Ségur, Les malheurs de Sophie était mon préféré. C’était celui dans lequel mon jeune esprit pervers s’étanchait jusqu’à plus soif. J’y trouvais non seulement la menace du fouet et des (rares) scènes de flagellation, mais aussi une multitude de punitions toutes plus raffinées les unes que les autres, sans parler du comportement de Sophie elle-même, qui n’est pas la dernière des sadiques quand il s’agit de découper des poissons et des abeilles vivants, ou d’enfoncer des aiguilles dans la peau de son pauvre âne. Et puis il y avait la forme aussi, très importante à mes yeux. Chaque chapitre du livre met en scène une « bêtise » de Sophie laquelle s’achève invariablement sur la mise à jour de la faute et, selon les cas, sur le pardon de la mère ou une punition. En tout cas, la sottise est toujours découverte, et même quand le châtiment n’est pas de la partie, la honte d’avoir à avouer ou d’être prise sur le fait est mise en avant. Bref, je trouve la forme, autant que le fond, résolument cruelle. Le lecteur sait que le crime ne restera pas impuni, et attend fébrilement l’issue, laquelle est rarement décevante puisque le raffinement que met la mère de Sophie à imaginer des châtiments exemplaires est des plus troublants. Quel besoin d’aller fouiller aussi loin dans l’humiliation, si ce n’est peut-être… le plaisir inavoué… ?

Oui, il suinte de ces textes « pour enfants », d’apparence si propre et morale (ne parlait-on pas de « contes éducatifs » ?), un érotisme féroce qui a dû éveiller aux plaisirs ambigus de la chair (et de ses tourments) plus d’une génération d’enfants. Et puis les enfants grandissent, ils dévorent d’autres lectures, sinon plus sulfureuses, du moins plus explicites,  découvrent puis explorent leur sexualité tant et si bien qu’un jour, sans y prendre garde, ils s’aperçoivent qu’ils ont relégué Les malheurs de Sophie au rang de souvenirs d’enfance, auprès des ours en peluche et des avions Barbie.

C’est un peu mon cas aussi. Je dois avouer qu’aujourd’hui, je pense assez peu à cette brave comtesse, et ce bien qu’elle détienne une petite part de responsabilité dans l’élaboration précoce de mon univers fantasmatique.

Pourtant, il me suffit d’une étincelle, d’une petite évocation, pour que la madeleine de Proust fasse son effet sur moi. C’est ce qui s’est produit la semaine dernière.

Quelle ne fut pas ma – bonne – surprise, en effet, de découvrir, au hasard de pérégrination sur le site Allociné, qu’un film sur le thème des malheurs de Sophie allait sortir. J’ai regardé la bande-annonce, qui m’a semblé plutôt prometteuse, et presque immédiatement, me sont revenues en tête les images du film de Jean-Claude Brialy, réalisé en 1980. les-malheurs-de-sophie-33224-1200-630Parmi toutes les cassettes vidéo pour enfants dont nous disposions à la maison, Les malheurs de Sophie, était ma préférée, celle que  j’ai regardée des dizaines de fois, sans jamais m’en lasser. J’aimais le jeu naturel des acteurs, la beauté de madame de Réan et de ses robes à crinoline, sa voix sentencieuse, l’imagination foisonnante et cruelle de Sophie. Même le fond de critique sociale ne m’échappait pas lorsque je considérais l’écart si important de niveau de vie entre les maîtres et les domestiques.

Mais revenons à nos moutons, et au film de Christophe Honoré. Dès sa sortie en salle, ç’a été plus fort que moi, comme une obsession : je voulais le voir, et ce bien que je ne m’attendisse pas à un chef-d’œuvre. Il fallait que je sache ce que le réalisateur avait fait de l’œuvre de la comtesse perverse. Je me doutais bien que je n’étais pas le public visé et je me retrouverais sans doute seule parmi une pelletée de parents ou grands-parents avec enfants, mais, rien à foutre. Rien n’aurait pu m’empêcher de répondre à l’appel nostalgique. Dès vendredi matin, à la première séance (9h15 je crois bien que c’est la séance de ciné la plus matinale que j’ai faite de ma vie), j’étais tranquillement installé sur un siège club du flambant neuf cinéma Gaumont Convention, tout excitée par ma petite virée en égoïste.

lesmalheursdesophie-honorQue dire du film ? Il est pas mal, quoi qu’un peu brouillon. Toute la première partie aurait mérité un traitement moins bordélique. Les jeunes acteurs manquent parfois de naturel, mais c’est un peu normal à leur âge, j’ai conscience qu’on ne trouve pas des petites Brigitte Fossey à toutes les sorties d’école. En tout cas ils sont bien mignons et c’est fort agréable de les voir jouer et cavaler. Autre point d’achoppement pour moi : quand on a lu Les malheurs de Sophie, le personnage de Madame de Réan est pour le moins déroutant : affublée d’un accent étranger, elle est mélancolique, dépressive et mutique… bref très loin du personnage littéraire. Pourquoi ces choix ? On ne se l’explique qu’a postériori,  en se documentant un peu sur la vie de la Comtesse de Ségur… Et justement c’est ce que j’ai fait, pour comprendre le fin mot de l’histoire. Grand bien m’en a pris.

Trop impatiente à l’idée de me replonger dans l’univers de la Comtesse, je me suis procuré la seule biographie de Sophie de Ségur disponible sur Kindle, celle d’Hotense Dufoura, et je l’ai dévorée (comme c’est un pavé, j’avoue ne pas l’avoir encore terminée).

Quel choc ! Choc de découvrir le caractère hautement autobiographique d’un de ses premiers livres : Les malheurs de Sophie. Cela, je le savais déjà, vaguement. On le lit souvent sur les quatrièmes de couverture. Mais quand on est enfant, prénommer une héroïne Sophie, quand on s’appelle Sophie, suffit à expliquer le mot « autobiographique ». Je n’étais pas allée beaucoup plus loin dans ma réflexion.

Petites_Filles_modèles_113En fait, ce qui brise le cœur, c’est de découvrir que tous les sévices subis par la petite Sophie, la comtesse les a subis, en (bien) pire. Troisième enfant de Fédor et Catherine Rostopchine, aristocrates russes démesurément riches et proches du Tsar, la petite Sophie qu’on devine pourtant joyeuse et espiègle fut détestée et maltraitée par sa mère, laquelle redoublait d’imagination sadique pour faire de sa vie un cauchemar. Dans la biographie d’Hortense Dufoura, on découvre avec horreur cette petite fille de cinq ans en constance affamée, privée d’eau, volontairement enlaidie par des vêtements grossiers et trop légers pour le climat (robes d’été portées été comme hiver, sans gants ni chapeau), évidemment fouettée et humiliée publiquement dès que l’occasion se présentait… Et ce dans la débauche de luxe du Palais de Voronovo. Comment imaginer autrement qu’avec effroi, une enfant de ce milieu, grandissant parmi les ors et les œuvres d’art de grand prix, qui, interdite d’eau (un seul petit verre lui était autorisé, uniquement lors des repas), en était réduite, quand le soleil d’été brûlait, à s’abreuver à même l’auge des chevaux… Une enfant qui, sans cesse privée de repas, tentait de grignoter le pain bis rassis et mal cuit qu’on donnait aux chevaux (encore eux !). Une enfant réduite à la condition d’animal, en somme, par le fait d’une mère dont la cruauté ne s’exerçait pas uniquement sur ses filles, mais aussi sur ses serfs, son mari ou encore les petites bêtes. Toute sa vie elle a aimé livrer des animaux vivants (petits oiseaux, grenouilles etc.) à ses perroquets chéris… bref, une authentique foldingue qu’on doit s’estimer heureux de ne pas avoir rencontrée.  

Plus tard, et cela tient du miracle quand on a eu un modèle maternel pareil, Sophie, mariée au Comte de Ségur (un fieffé connard qui l’a trompée et délaissée toute sa vie, sans oublier toutefois de l’engrosser huit fois) Sophie est pourtant devenue une mère puis une grand-mère aimante, débordante de tendresse et de gentillesse, qui a banni de chez elle les châtiments corporels et les punitions humiliantes.

comtesse-de-segur

On est donc très loin de l’image de la comtesse sadique qui se complaît à décrire par le menu des scènes de châtiment corporel. On est loin de Sade, en somme. La vérité c’est que dans la plus majeure partie des cas, lorsqu’elle décrit un châtiment corporel sur un enfant, c’est pour le dénoncer (il est le plus souvent administré par une marâtre ou un méchant maître), certainement pas pour l’encourager…

Sauf, sauf dans Les malheurs de Sophie. Dans Les malheurs de Sophie, c’est la maman aimante qui punit et qui fouette. Mais souvenez-vous, les Malheurs de Sophie EST son œuvre la plus autobiographique. Sans doute est-ce aussi la plus intéressante d’un point de vue psychanalytique. J’ai envie de dire qu’un peu comme dans un rêve, la comtesse incarne tous les personnages du livre : elle est, bien sûr, la petite Sophie qui fait des bêtises, mais elle est aussi la figure maternelle aimante : la mère idéale représentée par la douce Madame de Fleurville, elle est la petite fille modèle (Camille et/ou Madeleine), celle qu’elle aurait voulu être pour se faire (un peu) aimer de sa mère, et puis elle est sa propre mère, Madame de Réan, qui aime, punit et humilie. C’est bien là le cœur du mystère… Sophie Rostopchine, très tôt, a, par la force des choses,  associé l’amour à la douleur… Comment s’étonner alors de retrouver dans son œuvre des scènes où érotisme et douleur s’emmêlent, comme dans la terrifiante scène de flagellation de la mégère du Général Dourakine ?

Oui, la Comtesse de Ségur avait probablement développé un imaginaire érotique d’ordre sadomasochiste qui, entretenu par une certaine frustration sexuelle (lasse des grossesses et des terribles douleurs de l’accouchement, elle avait fini, comme tant d’autres avant elle, par interdire son lit à son époux) transparaît dans son œuvre, mais son intention première restait celle de la dénonciation de la cruauté, en particulier sur les enfants. Étrange paradoxe. Paradoxe Ségurien…

Se retourne-t-elle dans sa tombe en observant tous ces enfants qui « rêvent » aux châtiments décrits, une chaleur étrange à l’entrejambe, tandis qu’elle les a subis bien malgré elle ? Je n’en suis pas sûre… C’était une femme intelligente, vive, et hédoniste qui, je pense, savait séparer le fantasme de la réalité, le jeu sexuel de la cruauté. Alors profitons de son héritage licencieux et éducatif sans honte…

Un commentaire

  1. Très belle analyse d’Octavie Delvaux, oui la comtesse maltraitée puis engrossée à foison par la suite, trouvait dans la littérature les chemins secrets du désir que sa vie ne lui a pas permis de connaitre.

Laisser un commentaire